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Aletta Grisay, in memoriam

 

Née italienne, belge par mariage, Aletta Grisay est morte le 15 septembre dernier à 82 ans. Membre du Laboratoire d’Analyse des Systèmes et Pratiques d’enseignement (Université de Liège), elle fut une des  grandes chercheuses européennes en éducation du dernier demi-siècle. Elle n’a pas recherché ni obtenu de reconnaissance à la hauteur de ses travaux et nous voudrions ici y remédier un peu. Ses recherches ont porté sur les systèmes scolaires belge, italien, français et de plusieurs pays en développement. Elle a joué, dans les années 70 et 80, un rôle éminent dans les premières évaluations internationales du niveau des élèves, puis dans la conception et la réalisation de PISA. Membre du comité de pilotage de cette évaluation, elle y a mis au point le dispositif novateur encore utilisé aujourd’hui pour assurer la rigueur de la traduction des exercices proposés aux élèves.

Elle conçut et réalisa en Belgique et en Italie de nombreuses études à propos de l’effet de dispositifs scolaires sur les progressions des élèves. Elle publia dès 1984 une réflexion sur la pluralité des conceptions de l’égalité en éducation qui irrigua les travaux sur la justice scolaire de l’Union Européenne et de l’OCDE au cours des années 2000. En France, nous lui devons l’étude de référence sur l’efficacité des collèges (1993,1997), d’où sont issues la première évaluation de la politique des Zones d’Éducation Prioritaire (1994), la première recherche sur le bien-être des élèves (1997) et surtout deux articles d’Aletta elle-même, qui approfondissaient  la question de la mesure de l’efficacité de l’enseignement telle qu’elle est pratiquée dans la plupart des pays (1999, 2006).

La liste serait longue de ses recherches rigoureuses, innovantes, dérangeantes, dont témoigne d’ailleurs le site Web « archives d’Aletta Grisay », auquel nous invitons le lecteur à se reporter. On lui doit par exemple une comparaison de l’efficacité des écoles des deux parties, francophone et anglophone, du Vanuatu, façon de comparer les effets à long terme de deux modes de colonisation, ou encore d’avoir montré que, dans leur jugement sur les écoles, les inspecteurs belges surévaluaient celles que fréquentaient  les élèves socialement favorisés. Son héritage comporte aussi une contribution à l’acculturation de plusieurs institutions européennes aux standards modernes de la recherche, en Belgique, Italie et France. L’un de nous se souvient hélas, d’avoir accueilli avec un peu d’incrédulité certaines de ses suggestions qui étaient en fait majeures, par exemple, de passer un temps infini à s’assurer de la propreté des données ou de les conserver de façon à ce que d’autres puissent les réutiliser pour vérification.

La formation initiale d’Aletta était littéraire. Le niveau qu’elle acquit dans les traitements statistiques les plus pointus le fut sur le tas. Cette capacité d’apprentissage et de travail hors du commun lui permettait aussi de réagir de façon innovante devant telle ou telle difficulté, telle ou telle suggestion, lui permettait aussi d’accueillir avec une générosité sans faille les questions, les demandes, les propositions qui lui étaient faites.

Le plus remarquable, peut-être, était sa capacité à mettre une technicité plus que rigoureuse au service de questions majeures pour la définition des politiques et des dispositifs éducatifs et de ne jamais perdre de vue le sens de ce qu’elle entreprenait. Si telle question s’avérait plus ardue à traiter que prévu, raison de plus pour s’acharner. Son amitié d’ailleurs ne s’accompagnait d’aucune indulgence dans l’examen d’un travail ou d’un projet de recherche. Elle traquait les à peu près, les assertions séduisantes mais non prouvées, avec une tranquille férocité. Ses amis lui reprochaient un trop faible souci du statut des supports de ses publications. En effet,  par exemple, après l’étude sur les collèges, elle a passé beaucoup de temps à un tour de France pour en présenter les résultats aux collèges qui en avaient fourni les données, mais aucun à la traduire en anglais, alors même qu’un des plus grands chercheurs dans ce champ, qui par miracle lisait le français, lui avait dit que c’était selon lui la meilleure étude au monde sur le sujet. Elle a publié dans les revues les plus obscures, mais avait l’estime des plus grands. Il entrait sans doute un peu d’orgueil dans cette attitude, et beaucoup de désintéressement.

Aletta, son inflexible gentillesse, sa générosité exigeante, sa patience attentive manqueront à beaucoup de chercheurs, d’institutions, dans le monde entier. Son inventivité, sa rigueur, son souci de traiter seulement les questions importantes pour les élèves, manqueront à la recherche en éducation.

 

Pascal Bressoux
Professeur en sciences de l’éducation, membre honoraire de l’Institut Universitaire de France.

François Dubet
Professeur émérite en sociologie, membre honoraire de l’Institut Universitaire de France.

Marie Duru-Bellat
Professeure émérite en sociologie, OSP, Sciences Po.

Denis Meuret
Professeur émérite en sciences de l’éducation, membre honoraire de l’Institut Universitaire de France.